Le musée Carnavalet

LE PEINTRE KOJIRO AKAGI (1934-2021), par Jean-Marc Léri (1949-), Conservateur général, Directeur du musée Carnavalet de 1993 à 2013

LE PEINTRE KOJIRO AKAGI (1934-2021),
par Jean-Marc Léri (1949-), Conservateur général, Directeur du musée Carnavalet de 1993 à 2013

Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de présenter le peintre japonais, Kojiro Akagi, que les Parisiens de tous les arrondissements de la capitale peuvent apercevoir à l’occasion , au détour d’une rue, absorbé devant son chevalet, le pinceau à la main. À de nombreuses reprises, Paris a rendu hommage au plus « parisien » d’entre les siens, tant sa connaissance de la ville est immense : pas seulement la connaissance physique, topographique de la cité qu’il explore jour après jour depuis quarante ans, mais également une connaissance historique, événementielle car l’intérêt d’Akagi se porte aussi bien à l’histoire patrimoniale du lieu qu’il représente, aux intrigues qui ont pu s’y nouer, aux personnages qu’il a inspiré aux poètes et aux écrivains, qu’à l’histoire quotidienne, à la vie comme elle va.

Il n’y a qu’à lire, pour s’en convaincre, les textes de sa main (et les commentaires savoureux) qui accompagnent les dessins de son voyage à Paris, ou jour le jour paru en 1995 et qui témoignent de son érudition active, de sa soif de s’emparer intimement, profondément de la ville, de la comprendre, de la faire sienne, afin d’offrir à son public, ces authentiques vues de Paris, précises jusqu’à l’obsession, dans leur grandeur comme dans leur décrépitude, reflets des temps qui ont passé, images du temps présent dans son accélération irrépressible, qui renvoient à la condition de « vestiges » des dessins du peintre exécuté il y a peu, mais qui tous, attestent de la vitalité surprenante de cette ville et rendent compte de ses métamorphoses.

Paysagiste de Paris après tant d’autres artistes avant lui, et dont le musée Carnavalet s’enorgueillit de posséder de nombreuses œuvres, Akagi ne revendique en aucune manière la liberté de l’artiste d’interpréter à sa guise la réalité. Délaissant les vues cavalières de la Seine, chéries de ses prédécesseurs, ou la beauté d’un point de vue particulier, il privilégie l’exactitude de la description en plantant son chevalet face au motif, en gros plan, dirions-nous pour un film, ou dans une perspective angulaire, s’il s’agit de restituer une vision plus large du lieu.

Le cadrage mis en place débute une observation rigoureuse de l’architecture, dans ses lignes comme dans ses masses, des différents matériaux qui la composent. Des agrégats divers qui la surchargent et souvent la défigurent, graffitis, affiches, panneaux publicitaires, signalétiques diverses. Il s’attache de la façon la plus minutieuse à rendre les fissures des enduits, le disjointement des pierres, le raccordement anarchique des canalisations, toute cette lèpre que le temps dépose sur les murs et qui, manifestement, le fascine.

Les grands édifices publics, les monuments, les grands immeubles cossus l’absorbent tout autant, non plus pour les injures du temps qui s’y manifestent à moins qu’ailleurs, mais pour transcrire avec la plus complète fidélité les caractères des époques qui se sont succédées et que révèlent particulièrement les différents modèles architecturaux qui surgissent sous nos yeux. Tout l’intéresse, depuis l’implantation de l’édifice dans le paysage urbain (c’est à peine si l’on découvre ici ou là un coin de verdure), l’imbrication des volumes, l’articulation des parties entre elles, les partis stylistiques adoptés. Il s’agit de véritables relevés aux justes propositions, au tracé rigoureux.

Nul être vivant n’anime aucune de ses vues, ni homme, ni bête, sans doute pour conserver à l’architecture toute sa puissance d’évocation, sans nulle distraction. Seul le mobilier urbain trouve grâce à ses yeux, sans doute parce qu’il constitue à lui seul, somme toute, une espèce d’architecture un peu particulière, mais qui obéit à la loi du genre et relève des mêmes contraintes fie pense notamment au dessin de la dernière vespasienne de Paris, boulevard Rochechouart).

Sa sensibilité se perçoit cependant plus largement dans les endroits retirés, hors des grands circuits urbains, dans les quartiers modestes voire délabrés, là où la vie s’imprime le mieux dans la pierre et où les ajouts et destructions successifs forment à leur tour comme un projet d’architecte à l’envers.

Témoignages du temps qui passe certes, mais aussi témoignages de vies et d’histoires accumulées sous ces pierres et dont l’artiste ne redoute pas qu’elles surchargent son oeuvre, qu’elles envahissent le papier, qu’elles sous-tendent sa vision.

C’est en ce sens que ce peintre est si personnel et si attachant. Nous lui sommes redevables, en plus de son grand talent, d’offrir à notre perception, une nouvelle lecture de Paris, que seul peut-être, peut faire un étranger amoureux-fou de cette ville.

Ce nouveau recueil de dessins, le quatrième de la série, comprend comme les précédents, une centaine d’oeuvres. C’est véritablement une somme, au sens où l’entendaient les anciens, et cependant toujours inachevée…

Jean-Marc Léri
Conservateur général
Directeur du musée Carnavalet

Le Paris d’Akagi : Paris au début du XXIe siècle
📚 Publication : 2003
🏛️ Éditeur : Maria Shobo, Kyoto
📖 207 pages
🔢 ISBN : 4-89511-347-7
🇫🇷🇬🇧🇯🇵 Français / anglais / japonais
✍️ Texte de Jean-Marc Léri